Chaque année, le mois de Ramadan en Tunisie est rythmé par une tradition presque sacrée : celle des feuilletons du soir. Après l’iftar, les familles se rassemblent, la télévision s’allume, et pendant quelques semaines, tout un pays vit au rythme des intrigues, des drames et des personnages.
Mais cette année, quelque chose a changé.
Une IA trop visible, trop rapide, trop “facile”
Depuis plusieurs mois déjà, je remarque une utilisation de l’intelligence artificielle à un niveau très amateur dans le paysage médiatique tunisien. Que ce soit sur les panneaux publicitaires ou dans certains spots télévisés, l’IA est utilisée comme un raccourci créatif plutôt que comme un outil maîtrisé.
Pendant ce Ramadan, la polémique s’est intensifiée autour des feuilletons. Effets spéciaux artificiels, décors retouchés de manière maladroite, visages lissés à l’excès, scènes générées ou retouchées sans finesse… Tout est tellement flagrant que l’illusion se brise.
Et quand l’illusion se brise, c’est l’émotion qui disparaît.
Le théâtre, le jeu d’acteur, la tension dramatique tout ce qui fait la richesse d’un feuilleton perd de sa profondeur. L’IA n’est pas le problème en soi. Le problème, c’est son utilisation sans vision artistique claire.
Quand la visibilité remplace le talent
Mais l’IA n’est qu’une partie du sujet.
Un autre phénomène devient évident : le choix des acteurs. Face à la baisse d’audience et à la concurrence des plateformes digitales, la priorité semble avoir changé. On ne cherche plus forcément le meilleur comédien, mais le profil qui a le plus de “reach”.
Des visages connus sur les réseaux sociaux, des créateurs de contenu, des personnalités suivies pour leur popularité plus que pour leur capacité à incarner un rôle. L’objectif ? Attirer leur communauté devant l’écran. Générer des conversations en ligne. Offrir une visibilité gratuite aux productions.
Résultat : au lieu de miser sur des acteurs expérimentés ou même sur des amateurs passionnés et formés, on privilégie des chiffres. Des abonnés. Des vues.
L’art devient stratégie.
Une perte d’âme… ou une transition inévitable ?
La question n’est pas de rejeter l’intelligence artificielle ou l’influence digitale. Le monde change. Les industries évoluent. Les budgets se transforment. Les habitudes de consommation aussi.
Mais à quel prix ?
Les feuilletons du Ramadan ne sont pas de simples produits télévisés. Ils font partie de la mémoire collective. Ils racontent nos réalités sociales, nos tensions, nos rêves, nos contradictions. Ils sont un miroir culturel.
Quand la technologie est utilisée sans exigence, et quand la popularité prend le dessus sur le talent, ce miroir se fissure.
Peut-être que nous sommes dans une phase de transition. Peut-être que l’IA trouvera sa place de manière plus subtile et plus créative dans les années à venir. Peut-être que les producteurs comprendront que la viralité ne remplace pas l’authenticité.
En attendant, une chose est sûre : le public tunisien n’est pas dupe. Il ressent quand quelque chose sonne faux. Il voit quand l’émotion est remplacée par un filtre.
Et dans un mois aussi symbolique que le Ramadan, l’authenticité devrait toujours passer avant l’algorithme.